Photographier loin de chez soi est certainement plus aisé que de s’arrêter sur son quotidien. Je m’en suis rendu compte il y a deux ans lorsqu’à peu près à cette époque, j’étais à New York dans le studio d’un grand photographe du National Geographic, mondialement connu pour ses nombreuses photos « d’ailleurs ». Je m’étais inscrit à ce stage un peu par hasard, sur un coup de tête et quelques clics implusifs un dimanche de pluie. Je pensais m’être inscrit à une grande messe prenant place dans un temple, que dis-je une cathédrale de la prise de vue dont le grand prêtre m’aurait mis sur la voie de LA photographie.
Il n’en a rien été.
Je ne vous raconterai pas toute l’histoire parce que ça serait trop long. Je vous dirai seulement qu’être un grand photographe ne veut rien dire. Je m’en suis rendu compte pendant ce stage. Ce photographe qui a défrayé la chronique parce qu’il capture l’essence de la condition humaine, m’a paru tenir d’avantage du businessman que du photographe à vocation humaniste. Son fond de commerce était consititué de photographies puisées dans des pays lointains dont il faisait commerce sans scrupules et à prix fort chez lui. La méthode m’a dérangé.
Cette expérience m’a pourtant été bénéfique car depuis, je m’intéresse autant aux auteurs, qu’à leurs photographies, qu’aux lieux où ils les ont prises. J’essaye de regarder au delà de la qualité picturale, je sonde, je me documente, si j’ai la chance de rencontrer le photographe, je gratte discrètement derrière sa façade pour comprendre quel homme ou quelle femme a déclenché et pourquoi. Si la personne me parle, sa photographie me parlera certainement; si je ressens quelque chose qui sonne faux, de l’opportunisme, du manque d’éthique, de la suffisance ou de l’irrespect, je n’arrive pas à adhérer aux images et me contente alors d’apprécier la face visible qui m’est proposée.
Chez soi ailleurs et ailleurs chez soi
Beaucoup acquièsceront qu’il est difficile de photographier son quotidien car on y est confronté en permanence. On lui porte un regard différent, répétitif, qu’il est difficile d’arrêter en quelques vues. Cela mène parfois à deux comportements possibles et contraires: l’impossibilité de déclencher ou la boulimie photographique dont un exemple sont les sempiternelles séries d’une-photo-par-jour qui pullulent sur internet.
Personnellement je me situe plutôt dans la catégorie des sclérosés de la photo quotidienne car après trente ans de quotidien helvétique, mes rétines sont anesthésiées par les paysages proprets et les trop nombreux visages fermés que je croise en permanence (à force, le mien doit être verrouillé à double-tour). Je m’arrête alors sur les détails de tous les jours, les coups de lumière, les ciels, les copains, le bureau et les choses les plus anodines. Je les glâne avec mon caméraphone ou mon pocket pour ensuite les jeter sur flickr comme on griffonerait des notes sans faire attention à son écriture. Ça, et les 20477 images dans ma photothèque m’aident à attendre le prochain départ.
Paradoxalement, chez moi mon esprit est ailleurs et ailleurs j’aime me sentir chez moi. Mon regard sur le quotidien est en permanence troublé.