jeudi 20 mars 2008
À Raymond Depardon
De tous les Raymond que j’ai pu connaître dans ma maigre existence, il en est un qui m’a aidé dernièrement à paver mon chemin d’intentions de vie et de visions utiles.
Par fainéantise ou par conviction, je déteste prévoir un voyage. Cette fois, plus que d’autres, je m’étais préparé à errer; je m’étais préparé à ne rien préparer. Je l’ai fait intuitivement, je voulais m’abandonner au voyage, ne penser à rien d’autre. J’ai compris pourquoi sur la route, quelque part dans un train entre Sawankalok et Chiang Mai, lorsque je tournai les premières pages d’Errance.
Je prends habituellement un seul livre dans mon baluchon parce que j’en ai trop ramené par le passé que je n’ai même pas utilisés pour bloquer une porte. « Errance » m’a immédiatement séduit, non pas parce que mon ego a lu mon nom dans celui de l’auteur, mais parce que je me suis reconnu dans le titre de l’ouvrage. J’avoue avoir également été attiré par son format poche, le nombre modeste de pages, le gros caractère typographique et par les nombreuses photos dont j’aurais pu me contenter si je devais rester fidèle à ma procrastination littéraire.
Dès les premières pages Depardon m’a foutu une baffe lorsqu’il définit l’errance comme étant la quête du lieu acceptable. Moi qui cherche à comprendre depuis trop longtemps ce qui m’attire ailleurs, j’ai soudainement compris en cinq mots. Le chemin prit dès lors du sens, du volume et un certain goût salé-sucré. Je suis passé du stéréotype de l’errant oisif à la réalité de l’errant attentif.
C’est quelqu’un qui a cette idée de partage, même s’il est dans sa propre pensée, dans sa propre quête. »
L’errance est un état empirique. Sa définition évolue au fil du parcours. Chaque errance est unique; chaque errant hésite; chaque errant existe. L’errance vous prend comme le voyage vous fait et on ne peut en pas choisir le moment. Celui qui pense faire le choix d’errer, baguenaudera tout au plus.
L’errance partagée par Raymond Depardon a nourri la mienne en l’allégeant des complexes qui la freinait. J’ai eu l’illusion de trouver enfin une voie, de comprendre le sens de la marche. Je me suis presque vu arriver quelque part sauf que l’errance ne saurait être un but en soi, mais tout au plus un état transitoire vers l’éveil ou, dans le pire des cas, l’anéantissement. Il a raison Depardon: cette quête devient la quête du moi acceptable.
Mais alors que se passe-t-il s’il ne se passe justement rien, si l’errance se prolonge malgré soi, si le couloir qu’évoque Depardon n’a pas de sortie, pire, si l’on se perd. L’errance est un rapport à la vie mais aussi au vide – deux mots étonnamment proches. C’est un état inconfortable, nécessaire et parfois long dans lequel on peut s’enliser. J’en suis là. Seize semaines et quatre mille photos plus tard, ensemble, la vie et le vide profond m’habitent accompagnés par un réflexe d’y résister. Je ne l’explique pas.
— Raymond Depardon, Errance