lundi 6 août 2007
La photo du mois: Marque-mal

Dans les ateliers de typographie d’antan, l’on appelait péjorativement marque-mal un ouvrier qui n’avait pas de capacités particulières. C’était une personne peu fiable et de mauvaise allure. Dans les ateliers modernes où le composteur a cédé sa place au mulot, on n’appelle pas, on laisse faire.
J’en vois déjà qui se rebiffent au fond de la salle. J’en vois qui préparent déjà leur parade de défense de la typographie libre et créative tout en vérifiant dans le dictionnaire que composteur ne soit pas une insulte envers ces braves travailleurs parés de jaune qui délivrent nos lettres et colis. Marque-mals du Mac, si vous vous reconnaissez, rendormez-vous, ce billet ne vous est pas destiné.
Entre les héros et les salauds…
Les mauvais ouvriers ont existé depuis la nuit des temps et il serait utopique de penser que le progrès les éradiqueraient. Les fainéants, planqués, cancres, bons-à-rien, poilus de la main et autres oisifs de mauvaise augure ont toujours été montrés du doigt et cachés par une société qui vise toujours plus, toujours mieux et d’avantage.
Ce que l’on refuse de regarder, c’est que nous sommes tous les mauvais de quelqu’un. A part une poignée de héros et un groupuscule de salauds, nous sommes tous médiocres et parfaitement incompétents dans la plupart des domaines. Bonne nouvelle: ce n’est pas une tare.
Mais alors, me direz-vous, qu’est-ce que ceci à avoir avec la typographie? Rien à priori, sauf que je me demande depuis longtemps pourquoi l’on voit tant de laideur typographique autour de nous; pourquoi ne peut on plus ouvrir un magazine, une brochure ou pire, un livre sans y voir des erreurs de composition aussi énormes qu’un paquebot dans une piscine. Aussi, pourquoi n’y a-t-il plus de mot pour qualifier les marque-mal de notre époque.
La bas de casse a filé
Il est vrai qu’on a aujourd’hui moins de temps pour réaliser les choses. Mais ça ne saurait être une raison pour expliquer des compositions pauvres puisqu’il faut autant de temps pour les faire mal que pour les faire bien. Doit-on alors incriminer l’éducation nationale qui ne fait pas son boulot? Les ingénieurs informatiques qui conçoivent des outils trop complexes? Est-ce la faute aux logiciels de traitement de textes? ou encore celle des autodidactes toujours plus nombreux à s’improviser graphistes. A-t-on jeté la typographie dans le même panier que l’orthographe? Doit-on enfin blâmer les maîtres d’œuvre qui ne savent plus de quoi ils parlent.
Au risque de me mettre quelques personnes à dos, une envie perverse et subite m’invite à taper (poliment) sur ces derniers. Car en vérité, je crois qu’il n’y a pas de mauvais ouvriers, il n’y a que de mauvais maîtres d’œuvre. Je crois que si la typographie connaît aujourd’hui un nivellement par le bas sans précédent, c’est parce qu’il y a des gens qui l’acceptent, parfois par mauvais goût, d’autres fois par insouciance, souvent par ignorance. L’inverse est également vrai — heureusement — car s’il y a encore de la très belle typographie, c’est parce qu’il y a des personnes qui savent l’exiger de ceux qui savent la composer.
Loin de moi le souhait de me positionner en défenseur de telle ou telle école ou courant de pensée graphique car de ce côté-là je suis parfaitement agnostique; je n’ai jamais été un cador de la typo, tout au plus un metteur en page qui s’exécute avec soin et qui en apprend tous les jours avec entrain. Comme beaucoup j’ai été fan de l’explosion créative qu’a connu la typographie depuis l’arrivée de nos boîtes à pixels vers 1984 et je me régale des mille et une variations quotidiennes autour du même thème. Cependant la liberté créative n’autorise pas tout dans le cadre d’un art appliqué.
La photo de ce mois représente un détail d’une vitrine de pharmacie parisienne qui illustre parfaitement ce que je ressens face à cette belle et noble discipline qui s’émiette avec le temps faute d’en prendre soin (ce qui est le comble pour une vitrine d’apothicaire).
Articulez, la vieille dame ne vous entend pas
Franchement je suis un peu en colère car je pense que l’on perd peu à peu le respect de la typographie et de ce fait celui du lecteur. Mes pensées sont trop confuses pour que je puisse exprimer clairement ce que je ressens, d’autant que je viens de mettre à la porte une personne qui devrait se sentir concernée par ce billet, dont elle a interrompu malgré elle la rédaction, pensant que notre atelier était un distributeur automatique de mises en pages. Je vous laisserai par conséquent en compagnie de cette photographie qui vous en dira plus que moi si vous lui donnez le temps.
Je vois la typographie comme une forme visuelle de l’élocution dont un des rôles majeurs est de servir un contenu et indirectement la voix de son auteur. Elle ne se pose pas comme du papier-peint, elle a certaines règles que l’on peut aisément transgresser après les avoir apprises, elle est une vieille dame élégante qui se respecte, ses enfants sont typographes ou graphistes et Microsoft Word n’est certainement pas son papa. Partant de là, elle est — sans discussion possible — un art à part entière et une source de création intarissable.
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Commentaires
Christine, mercredi 8 août 2007 à 17h20
Dans mes bras, noble défenseur du travail bien fait et de la typographie respectée. Pour un peu, tu nous tirerais les larmes des yeux. Nous, obscurs typo ou metteurs (metteuses ? beurk) en page qui devons subir de plus en plus l’indifférence de clients totalement hermétiques à la belle ouvrage.
Bravo, bravo. Pour une fois, je t’ai compris.
Bisous.
Christine
Sergio, mercredi 8 août 2007 à 23h36
Et bien mon cher ami, remplace “typographie” par “cuisine” et tu auras le niveau d’un autre beau mêtier complétement galvaudé par des gâtes-sauce (les marques-mal de la cuisine) mal formés pour la plupart, mal formés par ignorance, j’men-foutisme ou pire encore, par profit!
Mais, d’un autre côté, si les lecteurs sont aussi exigeants qu’ils peuvent l’être devant leurs assiettes, c’est à dire complétement idolâtres devant l’esbrouffe et perroquets de critiques idiotes et egocentristes ou alors laxistes devant le manque de qualité servie dans de nombreux établissements surnuméraires, je ne m’étonne alors pas du “tirage par le bas” de la typographie…
Personnellement, je prétends que le savoir faire, en toute branche, ne tardera pas à disparaître et qu’un jour, lorsque nous serons vieux, “on” viendra nous chercher pour enseigner nos mêtiers respectifs à de jeunes personnes désireuses de faire quelque chose de bien de leur 10 doigts.
Normallement, ce commentaire devrait se ponctuer par une grossiérté qui soulignerait mon ras-le-bol de cette décrépitude, mais la qualité de ton blog me retient.
A force de fast-food, de fast-typing ou de fast-loving-each-other, l’être humain aura cette tendance dans ses gènes et on dira de lui qu’il est né fast.
Tuons le “fast” soyons fastueux !
PS: comme d’hab’, je ne me relis pas c’est fastidieux et puis, j’écris toujours sous l’émotion…
nico, mercredi 15 août 2007 à 22h17
oh, j’ai plus envie de commenter les commentaires que le billet! la source -le billet- j’ose pas le commenter, anciens relents d’éducation religieuse qui me font dire amen aux beaux discours, sans commenter, ainsi soit-il! on ne touche pas au divin ;-)
Donc, chère christine, votre mot est touchant, et cher Sergio, heureusement que je connais ta cuisine, sinon je dirai: écris ! bordel! tu fais ça tellement bien! merci et pour le billet, et pour la photo, et pour les commentaires !