samedi 7 avril 2007
La photo du mois: Capitons

En contraste avec le mois dernier, la photo de ce mois n’a strictement aucune histoire qui mérite d’être contée ici bas. Pourtant, elle est probablement l’une de celles qui a évoqué chez ceux qui m’en ont parlé, des idées, voire des fantasmes les plus divers.
Et vous, que voyez-vous? Au moment de déclencher je n’ai rien vu de ce qui vous traverse l’esprit en ce moment-même et j’ai presqu’envie de clore ce billet à ce point pour que vous continuiez à laisser galoper votre esprit sans moi.
Certains d’entre vous s’arrêteront à la première lecture de cette image qu’ils auront puisé dans la mémoire collective de la culture générale. Le rouge évoque le feu, l’amour, quelque chose d’ardent et de vif. Ajouté à ce capitonnage cossu, la photographie nous laisse quelque part entre un salon feutré de club anglais et une chambre capitonnée d’un vieil hôpital psychiatrique.
S’installer pour mieux lire
Ceux qui prendront la peine d’aller un pas plus loin dans la lecture de cette photographie, commenceront à la connecter à leur propre paysage visuel. La composition simple force à l’évocation et des souvenirs remontent très vite en formant des images subliminales. Certains y verront le fauteuil dans la bibliothèque de leur maison de vacances, d’autres se sentiront transportés dans le lobby d’un hôtel à San Fransisco, les derniers verront éventuellement ce que j’ai vu. En puisant ainsi dans sa propre mémoire, des sensations remontent, des visages apparaissent, on entend presque des sons et l’on revit des instants que l’on croyait oubliés. On voudrait que le rouge soit un peu plus comme ci ou légèrement comme cela, on s’approprie l’instant, on reconstitue une scène. On se surprend à chercher une présence dans les reflets du cuir; on en sentirait presque l’odeur. Le souvenir peut être agréable et la photo devient amie; il peut être dérangeant et on ne l’apprécie pas.
Ne restez pas là assis à rien faire
Vient ensuite une troisième lecture possible. Celle où l’on laisse la photographie nous parler au lieu de chercher à lui faire dire des choses. Chaque photographie que vous ferez aura toujours quelque chose à vous dire que vous ne suspecterez jamais au moment de la faire. Faites le calme autour de vous, isolez cette photo sur un fond neutre et prenez cinq minutes pour en faire l’expérience. Mieux, venez visiter le tirage original à mon atelier.
Au premier regard, l’œil voit un motif régulier car notre cerveau parfois trop cartésien (surtout lorsqu’on est suisse) a reçu une succession de codes visuels qui nous disent que tout ce qui compose cette image est parfaitement aligné (en suisse-allemande ils disent: tip-top). Puis, l’œil essaye de vérifier cette information. Il essaye de tirer des lignes à travers les capitons pour les aligner et se rend compte qu’aucune d’entre elles ne l’est. On essaye ensuite en vain d’aligner ces lignes au bords de la page. On commence à mieux percevoir les défauts, les plis et les creux qui sont tous différents; puis on voit qu’il manque un capiton, puis un autre, et un troisième. On voit ensuite un morceau de cuir maladroitement rapiécé, on distingue des textures différentes et des traces d’usure du temps. L’odeur suave de cuir qu’on avait précédemment fantasmé devient un peu plus acre. On imagine soudainement d’avantage de personnes aux alentours. On entend du bruit. On est totalement ailleurs. La photo vient de nous dire qu’elle n’est pas celle que l’on croyait.
En finalité, plus on regarde cette image, plus on ressent une sensation inconfortable car en vérité tout est de guingois. En faisant cette expérience, je me suis même surpris à faire des petits mouvements du dos exactement comme quand on cherche une position confortable dans un fauteuil bancal.
Maintenant, dites-moi à nouveau: Qu’avez-vous vu? Qu’avez-vous entendu? Qui avez-vous vu? Où était-ce? Et moi, vous m’avez vu? Je ne suis pourtant pas fou, j’étais là, sur la droite. Je venais de finir mon chocolat chaud et une tartine de pain frais. J’attendais le garçon qui tardait à venir encaisser et ai fait cette photo car la lumière était belle et parce que j’aime profondément les bistrots parisiens.
Tirage original en édition limitée
Cette image existe en édition limitée de 5 tirages originaux 40 x 30 cm.
Ultrachrome sur papier sans acide, tiré par mes soins,
numéroté et signé au dos.
Livré à Genève, expédié partout ailleurs.
Merci de me contacter.
Commentaires
David Roessli, mardi 10 avril 2007 à 12h20
Froid. Glissant et collant à la fois. Mes pieds ne touchent plus le sol. Il m’est difficile de rester assis droit, de ne pas bouger. Les gros boutons du capitonnage me narguent, résistent mais ne cèdent pas à mes sollicitations. La surface molletonnée rend mon équilibre précaire.
Le temps se dilate au fur et à mesure que ma patience se contracte. La peau de mes jambes colle désagréablement à cette surface étrangère qui signale chacun de mes mouvements par un grincement rapporteur.
Souvenirs de mon premier contact avec un canapé en cuir dans la salle d’attente de mon pédiatre. J’avais 5 ans.
Timide-Anonyme, mercredi 11 avril 2007 à 9h33
Du vécu – dans les plis et les creux, des échanges, des messages et des regards, des verres renversés, des rires ou des larmes
Exit les codes visuels – je n’aligne rien et me laisse emporter par des contours imparfaits
Le cuir fait ce bruit si particulier quand on le touche. Je l’entends.
Il est froid sur la peau mais sur ta photo on dirait de la soie.
Ton image me met à la porte, pourtant je reste là à regarder…
Sergio, mercredi 11 avril 2007 à 10h23
Ce gros canapé adipeux semble suinter sous le poid d’un ennui dédié à la paresse. Schblouf! On s’affale dedans dans un soupir exténué d’avoir trop pensé toute la journée. Schblouf! C’est l’heure tant attendue de se faire servir un petit verre, déssérer la cravatte, fumer une clope et faire des rencontres. L’heure passe, le temps aussi qui s’associe à l’alool pour que l’oubli opère une illusoire thérapie… Demain, on rependra le train du train train qui mène chaque matin vers d’insatisfaisants moments trouvant leur gloires dans les bourrelets de ce canapé.
Dans chaque crevasse semble se terrer les fantômes des clients précédents, prêt à hanter le suivant.
Y’a-t-il une vie après un chesterfield ?
Csank, lundi 16 avril 2007 à 1h00
Je t’ai vu assis et réconforté par ton chocolat chaud. Ta boîte à image et ton moleskine à portée de main. Tes pensées vagabondaient déjà à ton futur billet..
Ce chesterfield ne pouvait être que toi, sublimé par ton regard.
As-tu commandé un deuxième chocolat?