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Prototype inconscient d'un photographe

vendredi 2 mars 2007

La photo du mois: Adakkan et la tuilerie

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[ Ici devrait s’afficher une séquence animée qui nécessite le logiciel Flash. ]

J’étais revenu de l’expédition et passais mes derniers jours dans cet hôtel non-loin de Colombo. Mes camarades de route étaient tous repartis et j’étais le dernier sur le pont. J’avais encore un jour et une nuit à passer dans cet éco-resort qui n’avait d’écologique que le nom.

Ayant passé douze jours dans le Sri-Lanka le plus vrai, je ne supportais pas cet hôtel qui accueillait de gros touristes adipeux venant passer une semaine au bord d’une piscine pour repartir avec le sentiment d’avoir goûté au pays. Je ne pouvais pas finir mon voyage sur cette note et pour ce dernier jour, pris mon Nikon, deux pellicules et partis chasser les images pour tuer le temps jusqu’au départ.

C’était le matin, la lumière était belle mais les scènes de l’hôtel trop pré-fabriquées pour mon regard. Je décidai donc de sortir des prémices pour essayer de trouver autre chose à me mettre sous l’objectif. Ce n’était pas gagné d’avance car l’hôtel était assez décentré et il n’y avait qu’une grande zone résidentielle dans laquelle je pouvais espérer me perdre pour trouver des compositions intéressantes.

Cela faisait environ dix minutes que je déambulais au milieu de ce quartier peuplé de maisons relativement cossues lorsqu’un vieil homme à vélo m’arrêta. Comme tous les habitants de ce pays il était très amical et accueillant. J’ai été immédiatement frappé par sa photogénie sans un instant imaginer ce que j’allais vivre. Patrick — c’est ainsi qu’il s’est présenté — allait apporter un peu de pain à sa fille qui habitait non-loin. Je décidai de l’accompagner encouragé par mon intuition et ma curiosité.

Waikkal, sa plage, ses sourires, ses tuiles

Au retour, nous parlions de tout et de rien lorsque je posai à Patrick une question concernant les nombreuses tuileries établies dans la région. Il me répondit qu’il y’en avait mille deux-cents autour de la localité de Waikkal et que si je le souhaitais, il pouvait me faire visiter celle à côté de sa maison. Malgré mon préssentiment d’une proposition un peu intéressée, j’ai accepté sans hésiter et suivis Patrick jusqu’à chez lui. Sur le chemin, je me demandais où cet homme poli et élégant pouvait bien habiter; quelle ne fut pas ma surprise de voir qu’il n’habitait pas dans une de ces jolies maisons avec jardin, mais dans une maisonette en brique jouxtant en effet une ancienne tuilerie.

A partir de cet instant j’ai été plongé dans un rêve éveillé de photographe. Tout était tristement pauvre mais à la fois tellement photogénique. Dans ce hameau au fond de ce chemin, le temps ne passe pas comme ailleurs. La tuilerie, où l’on y travaille encore à l’ancienne en cuisant les tuiles au feu de bois, ressemblait presque à une scène de Germinal. Les ouvriers, Patrick, sa femme, les enfants du voisinage, caressés par une lumière matinale douce et gratifiante étaient simples et vrais. Curieux de ma présence, ils m’observaient longuement, immobiles et silencieux.

Avec un sourire, un geste montrant mon appareil et le hochement de tête culturel dont j’avais pris l’habitude d’utiliser pour pallier à la barrière du language, j’obtenais sans peine leur autorisation de photographier. J’ai savouré chaque déclenchement et ai béni ce que j’appelle la contrainte utile de la pellicule qui m’évite de céder au mitraillage intempestif du numérique.

Une image vaut mille mots

Il y a trop de choses à raconter pour que je puisse les coucher toutes sur cette page. Je risquerais de verser, si ce n’est déjà fait, dans le récit-fleuve ennuyeux. J’ai donc décidé de rassembler une vingtaine d’images pour vous les présenter sous forme d’un essai photographique qui, j’espère, vous transmettra une idée de ce que j’ai vécu. Une image ne vaut-elle pas mille mots?

J’aimerais éventuellement faire de cet essai une version avec un commentaire parlé sur chaque image; et pendant que j’y suis, pourquoi ne pas les grouper sur un DVD? tiens, avec un tirage original en prime; et un making-of en bonus. Vous plairait-ce? Tant d’envies, si peu de temps… peut-être que si je reçois quelques encouragements appuyés, je grignoterai quelques minutes sur le sport sommeil pour les réaliser.

Quant à la photo de ce mois extraite de cette série, elle montre une icône religieuse dans les mains de Patrick qui s’appelle en vérité Adakkan. Je n’ai jamais su s’il avait anglicisé son nom en rapport à ses croyances religieuses ou si c’était à cause de l’influence du tourisme. Dans tous les cas cette ferveur chrétienne m’a paru soudainement insolite après avoir cotoyé une majorité de sri-lankais bouddhistes.

La photographie de voyage peut-elle être éthique?

Après m’avoir raconté les malheurs vécus lors du tsunami de 2004, la perte de ses biens, les huit cents morts dans la région, la dévastation et même les dauphins trouvés dans son jardin, Adakkan m’a évidemment demandé de l’aider financièrement. Je ne lui ai pas donné d’argent car d’abord j’étais parti de l’hôtel les poches vides et ensuite parce que j’ai toujours trouvé déplacé de le faire tant cela peut déséquilibrer l’économie des habitants et surtout changer leur rapport aux touristes qu’ils risquent de ne voir uniquement comme source de revenu. En échange, je lui ai promis bien évidemment des photos et lui enverrai des biens qui pourraient lui servir. Si ces images génèrent des revenus, je veillerai à ce qu’une part lui revienne.

Après un peu plus d’une heure passé en sa compagnie, Adakkan m’a raccompagné jusqu’au bout du chemin et m’a chaleureusement salué comme si nous étions amis depuis vingt ans. En repartant vers l’hôtel, je réfléchissais aux dizaines de touristes qui passent tous les jours en camionnette climatisée devant son chemin sans jamais savoir qu’il existe.

Cette rencontre a été pour moi la cerise sur le gâteau d’un voyage déjà copieux en sensations. En plus de la résonnance des instants vécus, elle a soulevé en moi la question prépondérante de l’éthique du voyageur et de celle du photographe. Qu’est-ce qu’un photographe éthique? Comment doit-on se comporter? Est-il juste d’utiliser des images de personnes sans ressources qui n’ont aucune idée de ce que l’on en fait? Pourquoi est-il plus facile de photographier loin de chez soi? Je cherche encore des réponses pendant que je me laisse gagner peu à peu par la photographie de personnage.

Retrouvez également cet essai (sans son) sur enriquepardo.com

Tirage original en édition limitée

Cette image existe en édition limitée de 5 tirages originaux 40 x 30 cm.
Ultrachrome sur papier sans acide, tiré par mes soins,
numéroté et signé au dos.

Livré à Genève, expédié partout ailleurs.
Merci de me contacter.

Commentaires

Athos99, mardi 6 mars 2007 à 9h07

Bonjour
C’est toujours un plaisir de venir voir les photos et lire les textes qui les accompagnent.

Monsieur O, mardi 6 mars 2007 à 14h46

Bonjour,

Les photographies sont toujours aussi intéressantes et les textes qui les accompagnent pertinents.

J’apprécie particulièrement l’expression “la contrainte utile de la pellicule” étant donné que je suis aussi adepte de l’argentique…

Bénédicte Tourdjman, mercredi 7 mars 2007 à 13h04

Salut Enrique, bravo pour cet essai de photographier des gens!!
Belles personnes, belles images….à renouveler….
J’ai hâte de voir celles aussi sur les éléphants….autres personnages!!

César T, vendredi 9 mars 2007 à 0h36

Salut Enrique ! Enfin des gens ! Ca te réussit plutot bien, dis donc… Bizatoi

Jidé, lundi 12 mars 2007 à 11h33

Bravo pour ta série! Les portraits sont magnifiques et j’y trouve une certaine “sérénité” autant dans les expressions des personnages que dans ta façon de les cadrer.
Bravo aussi pour tes bonnes questions sur l’éthique… LA grande affaire, LA grande question de tous les photographes qui ont un cerveau pour réfléchir (si si, il en existe encore!). C’est une question qui selon moi touche d’ailleurs d’autres champs, tels que la culture, la sociologie ou la philosophie, bref une vie ne suffirait pas à donner une réponse claire et unique à la question de l’éthique posée par la photographie. Continuons donc de creuser cette question au fil de nos travaux en partageant nos points de vues!
Jidé

Elias, vendredi 16 mars 2007 à 20h14

Merci pour le voyage.. au plaisir de te recroiser.
e…

Sergio, vendredi 23 mars 2007 à 11h51

Arhe wah ! Kya bat hai ! :)

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