« imago »

Prototype inconscient d'un photographe

mardi 6 février 2007

La photo du mois: Proches

200701_0306N_LKA_09.jpg

Nous étions à l’arrêt et avions coupé le moteur de la Land Rover comme à chaque fois que nous rencontrions une harde. Un groupe d’environ cinq à sept éléphants traversait la piste avec la nonchalance débonnaire qui les caractérise. Malgré leur taille impressionnante, on ne les entendait pas sauf lorsqu’ils cassaient des branches en sortant des bosquets ou arrachaient de l’herbe avec leur trompe pour le fouetter contre le sol afin d’en débarasser la terre dont ils ne sont pas très friands. Harsha Gammanpila, le chef de notre projet de recherche, connaissait ces individus pour les avoir observé plusieurs fois. Il les reconnaît habituellement à la forme de leurs oreilles, à leurs blessures ou aux autres particularités physiques propres à chaque animal. On le sentait proche de ces animaux, malgré qu’ils soient sauvages, dangereux et très loins des clichés de bêtes de cirque qui nous viennent à l’esprit lorsqu’on les évoque.

Devant nous, sur la droite du véhicule, à environ vingt mètres, une femelle adulte vaquait calmement à ses occupations tout en nous observant du coin de l’œil. Nous étions tous fascinés par les mouvements lents et expressifs de cet animal qui montrait une forme d’intelligence évidente. Pendant que Harsha nous expliquait l’environnement et le comportement de l’espèce, j’ai empoigné mon boîtier et ai visé l’animal pour faire quelques vues et profiter de la proximité exceptionnelle dont nous bénéficions.

Pour une raison inattendue, l’éléphant s’est immédiatement senti agressé et nous a chargé toutes oreilles déployées avec une puissance et une vélocité impressionnantes. En une fraction de seconde j’ai oté mon appareil de sa vue et me suis terré dans mon siège essayant de maîtriser la poussée d’adrénaline qui m’avait envahi. A ce même instant, Harsha et Sanpath, notre chauffeur, se sont jetés à la fenêtre en criant pour tenter d’arrêter cette bête que j’avais énervé par mon geste imprudent. Elle s’arrêta à peut-être cinq mètres du véhicule; j’avais l’impression qu’elle était sur mes genoux.

200701_0306N_LKA_11-thumb.jpgEnviron dix secondes se sont ensuite écoulées, l’éléphant a légèrement reculé tout en nous tenant en respect et j’ai déclenché à nouveau deux vues envahi par le besoin frénétique (et sans doute irresponsable) de ramener l’image que vous voyez. Nous étions à mille lieues d’être des touristes dans un parc d’attractions et mon geste n’était en rien motivé par un réflexe stupide de cliché-souvenir. Je vivais un moment intense et en voulais une empreinte. J’avais cette image dans l’œil avant-même de déclencher et n’ai pas pu faire autrement que de m’éxécuter après un bref regard interrogateur vers Harsha qui ne s’y est pas opposé. L’éléphant est resté immobile quelques secondes devant mon objectif et s’est ensuite retourné pour rejoindre le reste de la harde qui avait pris un peu d’avance sur lui. J’ai shooté encore deux images avant de regarder la harde s’éloigner lentement de nous. Je me sentais un peu sonné, ému et profondément heureux d’être aussi proche de cette nature qui nous entourait; plus que tout, je me sentais vivre.

Après cet épisode, Harsha m’expliqua que cette femelle éléphant avait probablement été prise pour cible par des braconniers et a été surprise par mon geste proche de celui d’un tireur. Aussi, un reflet dans mon objectif ou une diode de l’appareil aurait pu attirer son attention et déclencher son réflexe de protection. Il faut savoir que les éléphants ont une mauvaise vue ce qui explique que mon appareil aurait pu être assimilé à une arme. D’ailleurs, j’ai souvent fait l’analogie entre le caractère aggressif d’une arme et par moments celui d’un appareil photo; cette fois elle prenait tout son sens.

Pendant le restant de mon voyage le mindo de cet instant m’a obsédé jusqu’à mon retour en Suisse. J’étais impatient de savoir si ce qui se trouvait sur mon film allait sublimer ou trahir cet instant intense que j’avais vécu. Lorsque vendredi, j’ai découvert mes images chez Nicolas, j’étais comme un gamin qui ouvrait un cadeau et le choix de ma photo du mois était sans équivoque.

Avec tout ça je ne vous ai pas raconté le reste de ce voyage au Sri Lanka et ce qu’il m’a apporté. Je le garderai pour de nouveaux billets au fur et à mesure que je me plonge dans les images. Malgré les apparences, ce ne sont pas les éléphants qui résonnent le plus fort en moi mais plutôt les personnes rencontrées qui, pour certains, ont croisé mon objectif. Y aurait-il pour une fois des personnages sur mes photographies?

Tirage original en édition limitée

Cette image existe en édition limitée de 5 tirages originaux 40 x 30 cm.
Ultrachrome sur papier sans acide, tiré par mes soins,
numéroté et signé au dos.

Livré à Genève, expédié partout ailleurs.
Merci de me contacter.

Commentaires

Csank, mercredi 7 février 2007 à 23h12

L’éléphant, symbole de longévité. Le saviez-vous?

Selon une croyance anglaise, il serait d’excellent présage de croiser un éléphant à la sortie d’une messe de mariage. Fait rare, en effet, sauf peut-être dans leurs anciennes colonies, et qui méritait d’être relevé!! En Occident, loin des caractères royaux attribué au pachyderme du sous-continent indien, on a surtout vu en lui pendant longtemps stupidité et gaucherie. Peut-être faut-il qu’il arrive dans les ménageries pour que l’on commence à l’envisager différement, à l’instar de son acolyte de rhinocéros un peu plus tôt. Au début du XIXe siècle, les femmes furent séduites par la trompe et les 2 défenses de l’animal. Elles le portaient en pendentif ou autour du poignet ou l’exposaient dans leurs maisons, blanc de préférence et, pour que ce soit bénéfique, la trompe en l’air. Et comme l’éléphant vit plus d’un siècle, question longévité, il est particulièrement convoqué. Ne serait-ce qu’avec 1 simple poil à porter en collier ou en bracelet. En Afrique, la pharmacopée a longtemps utilisé ses os, ses dents ou sa peau pour confectionner médicaments, onguents et talismans.

Timide-Anonyme, jeudi 8 février 2007 à 8h38

Salut Enrique,

Merci pour ce superbe reportage. J’ai adoré et j’en ai lu chaque mot.
Merci aussi pour le “bruit de la pluie” dans la rubrique mindos. C’est vrai qu’en fermant les yeux on a plein d’images qui remontent et j’adore. En plus, ce matin, en ouvrant la fenêtre, ça fait un effet stéréo des plus réussi!

J’espère que tu as bien repris tes habitudes genevoises. A bientôt.

Christine

Frederik, jeudi 8 février 2007 à 18h52

Province de Pichincha
Située au nord-ouest de Quito, Mindo est un véritable paradis caché…

Ce qu’on trouve par Google.com; pas mal comme association!

L’image et cadrage superbe; avec le son un véritable méditation. Merci.

Poster un commentaire

Page d'accueil