vendredi 2 juin 2006
La photo du mois: Au pied du mur
Je sais, cela fait déjà plusieurs mois que je suis revenu d’Argentine, mais voilà, c’est à peu près ce temps qu’il me faut pour guérir d’un voyage au long cours. Non pas que celui-ci soit une maladie, mais plutôt une contagion, une sorte de virus qui vous prend et vous démange en permanence.
Contrairement à chez nous, les murs de Buenos Aires portent des graffitis d’une élégance rare. Réalisés au pochoir (et non au chablon) ils véhiculent différents messages, politiques, sociaux ou simplement graphiques comme celui devant lequel je me suis arrêté ici (à moins que ce ne soit une publicité pour les BlackSocks). Les graffitis des uns s’additionnant à ceux des autres peuvent parfois créer de véritables œuvres d’art digne des prestigieuses galeries d’art contemporain qui ont pignon dans ma rue.
L’art urbain et le « found type » sont des sujets récurrants dans mon objectif. Je n’y peux rien, c’est de la déformation professionnelle après près de vingt ans de graphisme. Ce qui me plaît outre celui-ci, est de pouvoir prendre le relais du travail d’autres personnes en le mettant en valeur par la photo. C’est une forme de travail collectif avec la ville, la lumière et des inconnus.
Pourtant ce genre de photographie a-t-il un avenir? Il pourrait être à son tour bridé si l’on ne fait pas attention. Dans cette époque où le droit à l’image prend un essor castrateur, nous devons faire de plus en plus attention vers qui ou vers quoi nous pointons notre appareil. Quand on sait qu’un architecte peut revendiquer son droit d’auteur lorsque l’on photographie un immeuble qu’il a dessiné, lorsque l’on sait que la moindre personne qui figure sans autorisation sur une image peut vous causer noise, les graphistes, typographes ou graffiteurs sont-ils les prochains à vouloir protéger leurs créations? D’un côté une certaine photographie de rue meurt à petit feu et de l’autre, on vit une explosion du numérique et des cameraphones où tout est permis sans contrôle possible. Quelqu’un peut-il m’expliquer ce qui se passe?
Cette photographie est un exemple des contradictions que nous vivons. Bien qu’elle porte mon estampille, un « © » et tout le tintouin, elle n’est rien d’autre que la reproduction cadrée d’une œuvre réalisée par autrui. Pourtant selon la loi, ceci n’est certainement pas du vol et cette image est bien une création. Entre nous, je trouve ça foncièrement ridicule.
Par conséquent, il est hors de question que quiconque achète un tirage de cette photographie.
Si toutefois vous le faites pour décorer un mur, puisse-t-elle vous mettre au pied de celui-ci et vous faire prendre conscience de certaines aberrations de notre époque.

Commentaires
JCP, dimanche 4 juin 2006 à 18h18
Hello Enrique, c’est super-sympa de m’avoir intégré à votre listing, moi qui ne vous ai même pas remercié de vos voeux ni envoyé les miens. Ils m’ont fait bien plaisir pourtant, et j’apprécie, croyez-moi.
Heureux de partager un peu de votre travail et de vos préoccupations. Mais ne comptez pas sur un vieux schnokh comme moi pour y apporter des réponses. J’y comprends plus rien, à cette société complètement tarée.
Bien amicalement toujours.
(that old JCP, qui a une nouvelle adresse e-mail)
jackson 5, lundi 5 juin 2006 à 22h18
L’idée de rendre hommage à des créateurs inconnus (mais connus, peut-être, par certains habitants de ce quartier-là) et de servir de relais tout en créant (et de surcroît, une très belle photo) me plaît beaucoup.
Quant aux si nombreuses contradictions et incohérences de notre époque, qu’ajouter à ton lucide commentaire?
Paul, samedi 9 juin 2007 à 22h05
En effet, Buenos Aires offre des pochoirs d’une vraie qualité. Sur des thèmes politiques, quelques uns sont visibles là : http://atheisme.org/buenos-aires.html